L’Autre Cinéma - 7° Festival International du Film d’Arras
L’étranger universel sera t-il toujours un hôte en sursis qui s’immisce ?
mardi 14 novembre 2006, par Alceste RIGODON
Voir en ligne : 2008 : DVD en v.o.s.t enfin disponible ici, sur un site italien.
C’est l’histoire de Philippe Hérauld, la trentaine décidée, un berger Français, qui choisit de quitter sa vallée pyrénéenne, avec sa famille, en raison d’un projet avancé de construction de centrale nucléaire (il fallait oser dans le scénario, mais, après tout, connaissant les sempiternelles méthodes investigatrices « d’utilité publique » dans notre pays, et considérant que tout le monde n’a pas la détermination de refus des Bretons de Plogoff d’il y a vingt-cinq ans...) pour s’installer dans une haute-vallée des Alpes piémontaises, dans la province de Cuneo.
Dans cette vallée perdue des environs de Dronero où les traditions et la langue occitane sont encore bien vivaces, alors que l’hiver est déjà installé, Philippe est venu en reconnaissance. Son désir exprimé de louer une grande maison comportant grange et étable, de s’y installer durablement avec femme et enfants, ainsi qu’un troupeau de chèvres achetées en Autriche afin d’y produire des fromages « de pays », rend les autochtones bien perplexes...
Quel est donc cet étranger, parlant pourtant aisément l’italien, jeune encore, à l’ardeur dangereusement communicative, désireux de s’installer là où beaucoup d’hommes de son âge, ou bien plus jeunes encore, sont partis ? Les anciens, question travail, ne s’en allaient-ils pas, jadis, nombreux en France, et lui, un Français, vient s’installer ici ? Ses intentions sont-elles pures, ou bien n’est-il qu’un rôdeur masqué venu là, à Chersogno, pour chercher on ne sait quoi, quand tant de chalets vides ont déjà été visités...
C’est bien la demande de location de longue durée, et non celle, épisodique, liée au séjour de vacances qui interroge et semble déranger... L’étranger incarné, visible, palpable (à distance...) prend alors sa pleine densité : il n’est pas seulement l’étranger parce qu’il vient de France, mais parce qu’il est étranger aux limites étroites et bornées, par un bosquet de frênes ou une saillie rocheuse, d’un étroit pays... Quant au bornage allégorique, tellement rigide des têtes, sous la chape capricieuse des immuables contingences, n’en parlons pas...
Comment va t-il, lui le dynamique, le novateur, de fait le bousculeur d’habitudes ( celles pas seulement ankylosées par les frimas...), malgré son tempérament, sa ténacité, son honnêteté foncière, se faire accepter par la communauté installée, codifiée, négativement observatrice, dans ses envieuses frustrations, du moindre faux pas ?... Le pari hasardeux paraît pourtant, au début, enthousiasme, persévérance et jeunesse défiant les réticences et les amabilités surfaites, en passe d’être réussi...
Ce qui est admirable, dans ce film prégnant de Giorgio Diritti, c’est sa manière de nous installer petit à petit, par touches réalistes aux imbrications nécessaires à la trame du récit, au coeur des ferments d’un drame envisageable : nous sommes peu à peu immergés dans la communauté villageoise de ce haut-lieu défiant le temps et l’économie nouvelle, ses vieilles maisons de schiste aux toitures en lauze et les pâturages jusque-là délaissés des alentours. Comme si rien ne devait changer pour des gens, en apparence soudés, qui en ont fini par oublier que l’étranger dont ils se méfient (hostilité issue du refoulement d’un subconscient collectif ?) représente le pastoralisme défunt de leurs ancêtres...
Grâce à la magie de ce film, en empathie et mal à l’aise, nous sommes tous, d’un coup brutal, et quel qu’en soit le pays et la langue, les étrangers tolérés d’un groupe dominant, n’acceptant qu’en apparence le partage... Venir s’installer dans un ailleurs possible, est-ce devoir pour autant et sans le vouloir s’immiscer, à moins de faire sournoisement amende honorable vis-à-vis des autres, au nom de leur prétendue raison de majorité ; de renoncer à son identité, au sens, non de la nationalité, mais de son caractère propre, de sa personnalité fragilisée de fait par les quatre vents de l’isolement, puisque ainsi, en audacieuse prospective non conforme, exposée à découvert, aventureusement « expatriée » ?
De l’accueil parcimonieux des nouveaux arrivants anachroniques - puis enfin « solennisé », d’une réception nocturne, et de discours sous les flambeaux devant la communauté assemblée, par l’intercession active du maire - jusqu’au drame pressenti qui s’enchevêtre et se noue douloureusement, Diritti nous emmène aux confins violemment feutrés du microcosme ; de cet étouffement imposé insidieusement par les convenances, auxquelles il devient difficile de ne point un jour ou l’autre se heurter, en hérétique expiatoire vers qui convergeront crescendo les frustrations polymorphes... Climat délétère et bouleversant qui fait, dans un autre contexte où, néanmoins pareillement la différence devient objet de réactivité haineuse qui n’attend qu’à se débrider, à la fois songer au Retour de Martin Guerre de Daniel Vigne, ou encore au Dogville de Lars von Trier.
Dans ce remarquable « vérisme cinématographique » où le documentaire est à la traîne, qui rendrait shakespearienne et haletante la moindre scène paysanne, Giorgio Diritti, habile créateur d’ambiance, cousine avec son propre talent certainement du côté des frères Dardenne, de Maurice Pialat, de Ken Loach ou de, italianité oblige, Roberto Rossellini et surtout Vincenzo Marra. Ce premier long-métrage qui marque les consciences par son don d’intemporelle universalité et irrépressiblement émeut, jusqu’à vous tournebouler d’une tension coléreuse trop longtemps contenue, nous révèle en tout cas la patte essentielle d’un style, tellement rare dans le cinéma où l’on pousse résolument, derrière le paravent des financements, l’auteur résolument à la marge ; qui devrait être « création » et qui n’est si souvent qu’interchangeable et mimétique production.
Fasse désormais que la distribution permette au plus grand nombre de découvrir, en attente impatiente de son écrin DVD, cette perle rare d’un cinéma authentique.